Garde Alternée

(Aux infirmières et médecins )

Il y a un an, vous m’ avez accueilli. Vous m’avez  accueilli en service pédiatrie après une arrivée aux  urgences à 15h15.

Et vous avez accueilli mes parents. Vous avez été les observateurs de leurs larmes et de leur désespoir. Vous avez été les acteurs de ma guérisson, de mon bien – être.

Des moments difficiles et éprouvants. Des moments de terreur, d’angoisse et de culpabilité. Voilà ce que dit Maman.

Pour moi, de la douleur, beaucoup de douleur. Des crises à ne pas pouvoir dormir.  Et de l’incompréhension :  Je jouais dehors, et me voilà à l’hôpital et j’ai mal.

« Papa , Maman que se passe – t- il ? Que m’arrive – t – il ? J’ai mal et je ne comprends pas….»

Mes parents sont là prés de mon lit d’hôpital, je sais que je peux compter sur eux. Ils se parlent peu, ils me regardent. Où est ma sœur ?

Je ne mange pas. Ce sont mes parents qui grignotent les plateaux repas apportés par le service.  Je bois un peu de lait. Mon corps ne peux pas bouger plus d’un centimètre sans être pris d’un élan de douleur.  Je peux tourner ma tête et je peux mimer « Meunier, tu dors. Ton moulin va trop vite…. »

Heureusement ils sont là. « Ils » ,  ce sont mon Papa, ma Maman, mon doudou et les comprimés qui me font oublier cette douleur qui m’envahit ! Papa a passé les 2 premières nuits prés de moi, dans un fauteuil. Deux nuits intenses. Deux  nuits à ne dormir que par saccade de 10 à 20 minutes. Je suis callé par des cousins et un polochon. Dés que je m’apaise, mes muscles se détendent, et la traction s’amplifie. Je crie, les yeux fermés, papa me serre fort, et me repositionne, je dois être calé, je ne peux bouger. Je voudrais dormir.

Et puis , petit à petit, je me suis souvenu, j’ai compris. Papa et Maman ont commencé à se parler. Les médicaments ont apaisé mes crises de douleur. Et j’ai commencé à grignoter , 2 voire 3 cuillères du plat, et la moitié d’une compote. Je ne peux pas avoir faim, je ne me dépense pas. Les enfants de mon âge courent dans tous les sens. Pas moi.

Je suis dans une chambre double et j’ai un voisin : un garçon de 7 ou 8 ans. Il a une gastro et son poids diminue. Ma maman voudrait que moi aussi, je sois hospitalisé pour une gastro. Mais non. Deux jours plus tard, il est sorti…en oubliant sa gastro !

Me voilà, tout pâle. Interdit de visite.  Je ne mange plus. J’accepte des biberons de lait pour toute la journée. Mais le lait n’arrange rien à ma gastro. Il faut changer mes draps plusieurs fois par jour et cela m’oblige à gesticuler. J’ai mal et je ne me sens pas bien ! Ma sœur ne vient pas !

La gastro passe. Je reparle sans cesse de la voiture qui n’est pas gentille, et de la roue.

Une dame vient parler à maman, deux fois. Mais ça ne suffit pas, maman le sait. Et pas ici, pas maintenant, c’est trop tôt et puis, pas devant moi.

Les nuits se passent mieux. Je commence à pouvoir bouger un peu. Chacun de mes gestes doivent être lents et souples. Au début, je n’y arriverai pas.  Moi, j’aime aller vite, comme papa. A la maison, je renversais souvent mon verre, comme maman.

Papa et Maman dorment avec moi, ils rapprochent leur lit, tout contre le mien. Ils dorment blotti contre moi. Dés que je pleure, je sens leurs mains qui m’enlacent et  leurs voix qui me rassurent. Et quelques fois, ils appellent les infirmières de nuit, car il me faut des médicaments. Mais de moins en moins,  pendant la nuit. Alors, plus tard,  j’en profite pour réclamer un biberon.

Papa ou Maman, il faut choisir. C’est chacun leur tour. Quand l’un arrive, nous sommes quelques temps à trois, et puis l’autre repart. Ma sœur me manque. Lorsqu’elle vient, je ris de tout mon être. Et elle secoue ses jambes, heureuse. Elle vient peu, et peu de temps.. Les hôpitaux ne sont pas très fréquentables pour ma si jolie sœur de 6 mois. Elle reste chez notre nounou. Les soirs, Papa et Maman la chouchoutent. Elle prends de bons bains avec eux ! Maman dit qu’elle  est sa bouffée d’oxygène.

Pour elle aussi, c’est Papa ou Maman. Pas les deux. L’un la dépose chez nounou. Et le soir c’est l’autre qui vient la  chercher. C’est la garde alternée. La famille est éclatée. Jamais ensemble !

J’ai aussi envie de prendre des bains. Je ne peux pas, je suis attaché à cette poulie, attaché à mon lit. J’aimais bien aller à la piscine le dimanche matin avec Papa. J’arrive à mettre le bout du nez dans l’eau. Je souffle dans l’eau pour faire jaillir des bulles. Je glisse sur  le toboggan.  Papa m’en parle quelques fois. Il dit que l’on y retournera.

A l’hôpital, les chambres sont remplies. Certains dorment à trois, lorsqu’il s’agit d’une seule nuit. Mais pour nous, les infirmières  m’ont permis d’avoir toujours papa et maman à coté de moi et dans un lit. D’avoir toujours mes jouets éparpillés sur mon lit et une chambre qui devenait mon lieu de vie, mon repère pendant tout un mois.

Trois fois de suite, on a déplacé mon lit : une immense machine rentrait dans la chambre pour « faire des photos » , tellement immense, qu’il fallait le pivoter pour pouvoir incliner l’objectif. Ce sont de drôles de photos en noir et gris. Mes parents les observent par la fenêtre. La première, maman pleure. La dernière, ils sont soulagés.

Et puis Papa l’a poussé contre la fenêtre  pour que j’observe la neige : j’aurais voulu m’y amuser. Et lui aussi.

A la place, ce sont eux qui sont partis « prendre l’air » pendant que je dormais sous l’œil bienveillant de « relayeurs » : Mamie, puis Tata et enfin une Amie à Papa-Maman.

J’ai de la visite. On me gâte.  Les infirmières ont l’habitude de voir ma chambre occupée. Occupée de personnes  et occupée de jouets. Elles sont compréhensibles. La table qui sépare les 2 lits est envahie de jeux de toutes sortes. Et beaucoup de livres. Comme je suis allongé, je ne peux pas trop jouer. C’est surtout Papa et Maman qui jouent, et moi je suis spectateur. Ils sont doués pour m’occuper. Ils font même n’importe quoi :

-Avec  mes légos-duplo, ils construisent de drôles de maisons.

-Avec des bulles, ils montent sur les chaises pour qu’elles volent plus longtemps. C’est même à ce moment là que le chirurgien à ouvert la porte.

– Avec un pistolet à balle en mousse, on s’amuse à viser la télévision.

– Avec  mes animaux, ils escaladent ma jambe.

– Avec des engins de chantier, ils réparent ma jambe.

– Avec ma mallette  du médecin, ils se prennent pour un chirurgien sur mes nounours.

– Avec mon jeu de pêche à la ligne, ils m’ont fait croire que j’y arrivais mieux qu’eux.

– Ils ont aussi gonflé beaucoup de ballon et décoré mon lit.

– J’ai collé beaucoup de gommettes et d’autocollants sur des fichiers « motos » ou «  poissons ».

–  J’ai attaché beaucoup d’animaux-ventouses sur les parois de mon lit.

– J’ai vu défilé sur mon corps motos et autres camions de pompiers qui réalisaient d’impressionnantes acrobaties.

-Ma locomotive et ses 2 wagons ont effectué beaucoup d’aller retour sur le pont en rail

-J’ai pianoté sur mon mini-piano et sur mon mini-ordinateur que j’appelle « mon ami », parce que lui aussi, m’appelle comme ça. J’y ai appris quelques lettres de l’alphabet et à compter .

-J’ai défait et reconstruit de nombreux puzzles à encastrement.

-J’ai lu d’innombrables livres, notamment « L’hôpital » de la collection « Mes p’tits docs ». J’ai bien compris que plus tard, j’irai voir du monde en habit tout blanc, sans papa et sans maman, et que j’allais devoir souffler dans un masque. J’ai compris aussi que , bientôt, ma jambe serait entourée de quelque chose de blanc…

Bientôt … c’est rapidement dit !

Car les journées commençaient à être plus sympathiques. Mais ça ne devait pas durer .

La dernière semaine, je me plaignais de ma cheville , puis de mon genou. Du skotch de part et d’autre de ma jambe,  tendait sur ma peau. Le tout était recouvert d’ une bande , de la cheville à la cuisse ,toujours la même depuis le premier jour . Ma peau ne respirait plus. Les mouvements que je commençais à effectuer avec une certaine aisance, ont eu raison de moi. La tension, l’enfermement ont provoqué une sorte d’escarre. D’abord sur la cheville , puis sur le genou. Et la douleur recommençait. Une autre douleur. Maman recommençait à pleurer devant moi et Papa s’énervait.

Ma peau restait collée sur le scotch.  Ma bande me serrait trop. Maman me badigeonnait de crème toutes les 20 minutes, elle enclenchait le compte à rebours de son téléphone. A chaque bip, elle devisait le couvercle. Le tube se vidait.

La douleur peu à peu oubliée revenait me saluer.

L’opération a du être décalée de 2 jours, le temps que ma peau se refasse une beauté.

Le chirurgien a ôté ma traction.

J’ai enfin pu me déplacer en poussette et être porté par Papa et Maman. J’ai découvert la salle de jeux et la bibliothèque. J’ai fait la connaissance des magnifiques animaux du couloir et de quelques enfants .

Et j’ai mangé assis.

Et puis, comme prévu, un matin, on m’a refusé mon biberon. Maman faisait le clown ou me tendait un jouet lorsque je le réclamais. J’ai bien compris que quelque chose se préparait. Mais je suis un adorable garçon, alors j’ai attendu patiemment.

Je suis sorti de ma chambre.

J’ai eu ce fameux truc blanc sur ma jambe.

Et je suis rentré à la maison.

Réunis. Ensemble. Nous.

La Garde Alternée : plus jamais

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10 réflexions au sujet de « Garde Alternée »

  1. Hono

    Trop émouvant , certains moment m’ont fais rire comme :

    « Avec des bulles, ils montent sur les chaises pour qu’elles volent plus longtemps. C’est même à ce moment là que le chirurgien à ouvert la porte. »

    – » Avec un pistolet à balle en mousse, on s’amuse à viser la télévision. »

     » Moi, j’aime aller vite, comme papa. A la maison, je renversai souvent mon verre, comme maman. »

    Répondre
  2. Oui j'arrive Auteur de l’article

    Merci Anne-Laure, c’est très gentil , et ça me touche . Ca me touche d’autant plus qu’a peu de choses prés, cela va faire 1 an que je suis ton blog: c’est un blog de bonheur d’une famille heureuse . Il m’a fait énormément de bien !
    (Parce que ben oui, forcément avec ce 1er article, je me dévoile ..un peu !)

    Répondre

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